Le Bruit du Vent

Vaccination des bouquetins du Bargy : conclusion de ma thèse

6 Juillet 2016 , Rédigé par Matthieu Stelvio Publié dans #Bouquetins du Bargy, #Bouquetins du Bargy : l'essentiel

Pour lutter contre l'épizootie de brucellose sévissant dans le massif du Bargy en Haute-Savoie, la vaccination des bouquetins pourrait être une alternative aux abattages massifs. Afin de vous forger une opinion, je vous invite à lire l'introduction et la conclusion (voire plus si affinités) de ma thèse. Pour la rédiger, j'ai essayé d'être le plus impartial possible (pour l'anecdote, le jury m'a même trouvé trop impartial). Certes, en juin 2015, je me suis retiré du combat militant pour des raisons que je n'évoquerai pas à nouveau, mais je ne vous ai pas abandonnés mes très chers bouquetins. Le fait de m'être "retiré du combat" m'a permis de prendre un recul que je crois salutaire, de passer au-dessus de toutes les chamailleries, pour étudier l'affaire plus en profondeur, et de vous livrer aujourd'hui un travail qui, je l'espère, pourrait être utile à la bonne gestion de la brucellose dans le massif du Bargy.

PRÉVENTION DE LA BRUCELLOSE :
VERS UNE VACCINATION DE LA FAUNE SAUVAGE ?

ÉTUDE DU CAS DES BOUQUETINS DU MASSIF DU BARGY

INTRODUCTION

La brucellose est une infection touchant l’homme et plusieurs espèces animales, autrement dit une zoonose. Elle est causée par une bactérie dont le genre nommé Brucella se divise en plusieurs espèces. En Europe, Brucella melitensis et Brucella abortus sont les souches les plus pathogènes pour l’homme. B. melitensis est principalement détectée dans les troupeaux de chèvres et de moutons, B. abortus dans les troupeaux de bovins. Chez les animaux, Brucella est à l’origine d’avortements, et peut avoir un impact sur la fertilité des cheptels. Chez l’homme, ces bactéries peuvent induire une maladie aiguë caractérisée par une fièvre ondulante, évoluant parfois vers des complications chroniques et invalidantes.
L’humain se contamine par les animaux d’une façon plus ou moins directe : par la consommation de lait cru, de viande peu cuite ou par contact avec le bétail… La prévalence humaine de cette pathologie est donc essentiellement dépendante de l’ampleur de l’infection dans les élevages. Plutôt méconnue du grand public, la brucellose touche, dans le monde, environ 500 000 nouvelles personnes chaque année (contre approximativement 8,8 millions pour la tuberculose). (98, 109)
Dans les pays les plus affectés, 25 % des troupeaux bovins sont contaminés, et 200 cas de brucellose humaine pour 100 000 habitants sont déclarés chaque année ; soit en zone de forte endémie une incidence humaine du même ordre que celle de la tuberculose en Afghanistan ou au Bangladesh. (8, 23, 24)
À l’instar des USA, du Canada ou du Japon, des pays ont mobilisé d’importantes ressources économiques pour mettre en place une surveillance drastique des troupeaux, combinée à un programme de vaccination vétérinaire. Grâce à ces méthodes, alors que quarante ans plus tôt, près de 50 % des cheptels bovins français étaient touchés par la maladie, la France devient officiellement indemne de brucellose bovine en 2005. (67, 71, 147) Depuis cette date, tous les cas de brucellose humaine signalés sur le territoire sont imputables à des bactéries importées de pays étrangers… (5)
Jusqu’à ce qu’en 2012, un médecin diagnostique une brucellose chez un jeune garçon, contaminé suite à la consommation d’un fromage au lait cru issu d’un troupeau bovin du massif alpin du Bargy, en Haute-Savoie. Des investigations sont menées sur la faune alentour pour comprendre l’origine de l’infection. Il en ressort que le cheptel bovin a vraisemblablement été contaminé par un ongulé sauvage plutôt inattendu : le bouquetin des Alpes (espèce réintroduite et protégée). (114, 146) 35 % des bouquetins du massif se révèlent séropositifs. (42) Insoupçonnée jusqu’alors, cette importante épizootie pourrait conduire à une propagation de la brucellose dans un pays qui avait réussi à s’en débarrasser. Se pose alors la question épineuse de l’éradication de ce réservoir primaire de Brucella.
Après des campagnes d’abattages d’efficacité modérée, un recours à la vaccination du bouquetin est évoqué par l’Agence Nationale de Sécurité Sanitaire. (46) D’où la problématique de cette thèse : utilisée avec succès sur les troupeaux domestiques, la technologie vaccinale peut-elle contribuer à la maîtrise d’une zoonose en milieu sauvage, et a fortiori, prévenir une résurgence de la brucellose humaine en France ?

L’enjeu de cette question dépasse le cadre des bouquetins de la Haute-Savoie puisque de nombreuses épizooties sont observées dans la faune sauvage à travers le monde, dont certaines peuvent constituer un danger pour la santé humaine.


CONCLUSION

Le meilleur moyen de prévenir la brucellose humaine est la maîtrise de l’infection chez les espèces animales faisant office de réservoirs primaires de la bactérie. Lorsque ces réservoirs primaires sont des troupeaux domestiques, la vaccination, associée à des mesures de dépistage et d’abattage, réduit fortement l’incidence de la brucellose. Lorsque la prévalence de la maladie devient très faible sur un territoire, la vaccination est généralement arrêtée, ce qui améliore l’efficacité du dépistage, et permet d’éliminer les derniers foyers infectieux. De façon plus marginale, dans les régions enzootiques, l’injection d’antibiotiques aux animaux d’élevage infectés peut contribuer à réduire l’excrétion bactérienne, et donc la circulation de Brucella. En outre, la pasteurisation du lait reste un moyen efficace de diminuer le risque de transmission de la brucellose des élevages à l’homme.
Lorsque les réservoirs primaires de la brucellose sont des animaux sauvages, la gestion de la zoonose est plus difficile, particulièrement face à des systèmes « multi-hôtes ». Compte tenu de la grande diversité des situations observées, aucune règle générale ne semble pouvoir s’appliquer. Malgré de nombreuses incertitudes, la maîtrise de la brucellose de la faune sauvage reste impérative, car y renoncer peut conduire à la résurgence de la maladie dans les troupeaux d’élevage, puis chez l’homme.
Dans le massif du Bargy, des modélisations suggèrent que les abattages de bouquetins ne permettraient pas, à eux seuls, d’aboutir à une éradication de Brucella melitensis. Selon l’ANSES, les seuls scénarios pouvant conduire à une extinction de la brucellose s’appuient sur un recours à la vaccination (associé à des mesures complémentaires : surveillance clinique et sérologique, abattages plus ou moins vastes).
La proximité phylogénétique du bouquetin des Alpes et de la chèvre domestique permet de formuler l’hypothèse que l’efficacité et l’innocuité du vaccin vivant atténué Rev. 1 sont comparables chez ces deux espèces. En misant sur cette hypothèse, une expérimentation vaccinale sur le terrain pourrait être directement entreprise dans le massif du Bargy. Mais, dans ce cas, un défaut d’innocuité du vaccin chez le bouquetin pourrait être à l’origine de la diffusion de la souche bactérienne vaccinale dans l’environnement. Ce risque iatrogène doit cependant être mis en balance avec le risque de dissémination de Brucella melitensis biovar 3 lié à la situation d’infection naturelle chez les bouquetins.

Un choix judicieux de la voie vaccinale et de la population ciblée atténue le risque de dissémination de la souche Rev. 1. En l’état actuel des connaissances, les vaccinations par implants balistiques, par appâts oraux et par voie sous-cutanée semblent avoir, chez les bouquetins, un rapport bénéfice/risque inférieur à l’inoculation conjonctivale. Cette dernière a deux avantages décisifs : sa grande innocuité et sa possible conciliation avec un dépistage sérologique post-vaccinal.
Cibler exclusivement les bouquetins âgés de 3 à 6 mois semble être le choix présentant le moins de risques iatrogènes. Étendre la vaccination aux autres classes d’âges permettrait d’assurer une protection plus rapide de l’ensemble de la population, mais augmenterait la probabilité d’apparition d’effets secondaires et de dissémination bactérienne. Pour limiter ces inconvénients, une vaccination des animaux adultes devrait être pratiquée en dehors des périodes de gestation et de lactation, éventuellement à dose réduite.
Selon les méthodes de capture, il paraît techniquement possible de vacciner, par voie conjonctivale, entre 100 et 200 bouquetins par an dans le massif du Bargy. La manipulation des vaccins et des animaux brucelliques doit s’accompagner de précautions rigoureuses, afin de limiter le risque de contamination du personnel de terrain.
À une plus grande échelle, la vaccination de la faune sauvage est prometteuse, mais nécessite d’importants travaux de recherche. Comme l’ont compris les Anglais pour la tuberculose et les Américains pour la brucellose, ces efforts ont un intérêt majeur puisqu’une vaccination de la faune sauvage peut permettre de réduire l’incidence d’une zoonose, voire de l’éradiquer, tout en limitant l’ampleur d’abattages parfois contre-productifs et souvent déséquilibrants pour les écosystèmes. Au final, la vaccination de la faune sauvage peut s’avérer bénéfique pour la biodiversité, pour l’agriculture, pour l’économie et surtout pour la santé humaine, d’où l’intérêt de poursuivre des recherches (qui sont loin d’être vaines, comme en témoignent les renards indemnes de rage de nos forêts).

MON OPINION EN QUELQUES MOTS : Des centaines de milliers de chèvres ont déjà été vaccinées avec succès contre la brucellose, et sachant que les bouquetins peuvent être assimilés à la même espèce animale que les chèvres (ANSES, 2015 ; Mayr, 1942), il paraît tout à fait envisageable de vacciner les bouquetins. La vaccination semble même nécessaire à l'éradication de la brucellose, mais il est possible qu'elle ne soit pas suffisante. Toutefois, miser, dans un premier temps, sur le fait qu'elle soit suffisante n'est peut-être pas très risqué étant donné que, dans le contexte actuel, le risque de transmission de la brucellose aux autres espèces est très faible.

LIEN VERS L'INTEGRALITE DE LA THESE : http://dumas.ccsd.cnrs.fr/dumas-01331098/document

Mis à jour le 6 novembre 2016.

Manifestation d'avril 2014 : la vaccination déjà à l'ordre du jour...

Manifestation d'avril 2014 : la vaccination déjà à l'ordre du jour...

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vain 20/08/2016 11:08

j'ai remarqué que seul en france ont agit de manière radical contre une faune sauvage qui pose problème : loups, ours, ici bouquetins malades voir les cerfs jugés nuisibles pour les forets !dans ma région de picardie les cerfs font les frais d'une politique surproductive de l'onf !cheptels divisés par 4 depuis les grands plans de chasse de 2000! paradoxalement la france se met toujours en avant pour les grands combats écologiques aux yeux du monde !

Stéphane 07/07/2016 01:44

Bravo pour ce travail ! (C'est comme toujours très agréable à lire).

Le bon sens, la méthode, la recherche, l'expérimentation, la collaboration, le constat par la mesure ne sont pas religion dans nos administrations (j'ai failli dire "la réflexion")... A contrario, les budgets, la finance, "l'économie" court terme (toujours pour la même minorité), les magouilles : sont probablement plus simple à mettre en oeuvre.

Histoire de te remonter le moral, l'une des pires phrases que j'ai entendu dans ma vie c'est celle-là : "Ça ne sert à rien d'avoir raison avant les autres"... Sur ce coup j'avais la rage, mais heureusement je suis vacciné :P