Le Bruit du Vent

La démocratie brisée

12 Décembre 2017 , Rédigé par Matthieu Stelvio Publié dans #Société

 

Une démocratie doit donner aux citoyens le pouvoir de choisir leur société. Pour être libre, ce choix doit reposer sur des sources d’informations indépendantes et impartiales. Malheureusement, en France, la quasi-totalité des médias de grande audience appartient soit à de grands groupes financiers soit à l’État qui défend ces grands groupes. Pour l’ACRIMED, le « phénomène de concentration de la propriété des médias […] s’est accéléré dangereusement ces dernières années : rapprochement progressif de Libération, L’Express, RMC et BFM-TV au sein du groupe de Patrick Drahi ; fusion de L’Obs et du Groupe Le Monde contrôlé par le trio Bergé/Niel/Pigasse ; rachat du Parisien/Aujourd’hui en France par Bernard Arnault, déjà propriétaire des Échos et de Radio classique ; mariage forcé entre I-Télé, Canal+ et Direct Matin sous la férule de Vincent Bolloré… En France comme à l’étranger, le paysage médiatique se confond de plus en plus avec le classement des grandes fortunes. » (1) En 2017, le classement de la liberté de la presse de Reporters Sans Frontières (RSF) ne situe la France qu’en 39e position. (2) Selon RSF, l’Europe est le « continent qui a connu la plus forte dégradation de son indice en l’espace de cinq ans » ; « l’année qui vient de s’écouler a vu également s’accentuer un peu partout la tendance à la concentration des médias. Le nombre de ceux qui les détiennent s'amenuise peu à peu, aggravant ainsi leur dépendance aux pouvoirs politiques et économiques. En France notamment, la concentration de la plupart des grands médias n’a jamais été aussi avancée et le risque de conflits d’intérêts aussi grand. »

 

Les informations diffusées par les médias dominants prennent le masque de l’impartialité, mais derrière ce masque, se cache une propagande favorable aux intérêts financiers des propriétaires des médias en question. Les médias dominants nous donnent une interprétation subjective de faits choisis plutôt qu’une description objective du monde dans lequel nous vivons. Ils font d’un match de tennis un évènement et de la famine en Afrique une anecdote. Ils nous expliquent ce qui est bon pour notre société, pour notre économie et même pour notre bien-être. Ils marginalisent, caricaturent les penseurs qui ne leur conviennent pas, tout en simulant la pluralité. Ils nous assènent à longueur de journée que le retour de la croissance économique (c’est-à-dire l’augmentation de leur chiffre d’affaires) est le but ultime de nos vies, et que sans ce retour de croissance, nous courons à la catastrophe. Alors que scientifiquement, c’est l’inverse : la catastrophe pour l’humanité, c’est la croissance économique. Les médias dominants s’évertuent à nous faire oublier qu’une croissance infinie dans un monde aux ressources finies est impossible. Ils trient leurs économistes et leurs chroniqueurs (Barbier et Lenglet plutôt que Larrouturou ou Piketty), préfèrent la parole subjective des « experts » des marchés (qui n’ont vu venir ni la crise de 1929 ni celle de 2008) à la parole objective des scientifiques de la planète. Les économistes libéraux, partisans d’une croissance infinie, sont aussi fous (mais plus dangereux) que les religieux bornés qui condamnaient Galilée au XVIIe siècle ; et ce sont eux qui occupent 95 % du temps d’antenne ; et ce sont eux qui, par leur partialité déguisée, nous dictent le dogme contemporain, manipulent nos choix et nos opinions !

Avant d’être élu président, l’ancien banquier d’affaires Emmanuel Macron a été placardé sur des dizaines de Unes, a été célébré par des centaines d’experts et d’économistes prétendument neutres… Ceci s’explique par le fait que l’ancien banquier d’affaires de Rothschild était le candidat le mieux placé pour enrichir les groupes financiers possesseurs des grands médias. La flat tax, la loi travail, la suppression de l’Impôt sur la fortune ne sont-elles pas favorables aux grandes fortunes ?

 

D’après Le Monde diplomatique, le politiste Thomas Guénolé « constate qu’entre le premier avril et le 30 septembre 2016 le candidat d’En marche ! a bénéficié de 42 % des parts de voix dans les médias, alors qu’il n’atteignait que 17 % sur les réseaux sociaux [3]. Le 21 février 2017, l’hebdomadaire Marianne a […] calculé qu’en 4 mois BFM TV avait retransmis 426 minutes de discours de M. Macron au cours de ses meetings, contre 440 minutes pour ses quatre principaux adversaires réunis. Faut-il y voir un lien avec la présence de M. Bernard Mourad, ancien dirigeant d’Altice Media Group, l’actionnaire de BFM TV, dans l’équipe de campagne du candidat d’En marche ! ? » (4) Selon l’ACRIMED, « pour le seul mois de février 2017, on a recensé pas moins de 80 articles dans Le Monde dont le titre incluait le nom [de Macron]. En mars, ce fut même 108 ! En d’autres termes, on est passé de 2 à 3 articles par jour à 3 à 4 articles par jour, moyenne sans équivalent, il va sans dire, pour les autres aspirants à l’Élysée. » (5) Xavier Niel (Le Monde, L’Obs, Rue 89, Free et même Mediapart) ne le cache pas : « J’aime bien Emmanuel pour son côté volontariste et libéral » (Society, mai 2016). Pas plus que Pierre Bergé (Le Monde, L’Obs, Rue 89) : « soutien sans la moindre restriction à Emmanuel Macron » (Twitter, janvier 2017). Sans oublier les liens d’Emmanuel Macron avec Patrick Drahi (SFR, BFM TV, RMC, Libération, L’Express) qui, toujours selon Le Monde diplomatique, « interrogent ». (4) Avant sa conversion intéressée au macronisme, François Bayrou déclarait : « Posez-vous la question : pourquoi ces heures et ces heures de télévision en direct ? Pourquoi ces couvertures de magazines, pourquoi ces pages et ces pages autour de photographies ou d’histoires assez vides ? […]  Il y a là une tentative qui a déjà été faite plusieurs fois de très grands intérêts financiers et autres qui ne se contentent plus d’avoir le pouvoir économique. » (4)

À l’inverse, lors de la dernière élection présidentielle, les candidats partisans d’une décroissance économique raisonnée ont été marginalisés, caricaturés, ridiculisés, voire rendus invisibles par les médias dominants. Cette propagande des grandes puissances financières biaise totalement notre système démocratique, et a placé Emmanuel Macron sur son trône en enlevant aux citoyens le pouvoir de disposer d’une information impartiale et équilibrée ; ce qui est extrêmement grave et révoltant. Quelle légitimité accorder à des élections faussées par des médias partiaux ? Le pillage de notre démocratie est intolérable, autant que nos résignations.

 

Au-delà de la France, ce déclin de la démocratie est plus global. Pervertie par le libéralisme économique, l’Europe a été détournée de sa finalité humaniste. Au nom du maintien d’un ordre économique imposé par certains, l’Europe libérale dérive progressivement vers une forme de dictature des marchés qui enlève aux citoyens le pouvoir de choisir la société dans laquelle ils veulent vivre au profit d’un modèle de société conforme à la volonté des grands groupes financiers, dont le but est d’exploiter la force humaine pour transformer les richesses de la planète en un maximum d’euros. Et tant pis pour les dommages collatéraux (burn out, pollution atmosphérique et alimentaire, dégradation du service public, de l’école, de la santé, réchauffement climatique, extinction des espèces et de la biodiversité, risque d’accident nucléaire, entre autres).

 

La démocratie fonctionne avant tout aux échelons locaux, mais ces échelons sont de plus en plus menacés : les régions fusionnent, les départements sont à l’asphyxie, le pouvoir des mairies est transféré aux communautés de communes et les impôts locaux vont disparaître. Si les choix des petites entités collectives (les plus démocratiques) se réduisent, c’est parce que ces choix peuvent être contraires aux intérêts des grands groupes financiers. Comprenez que si des milliers de communes se mettent à interdire le glyphosate, cela ne fera pas les affaires de Monsanto... Et même si le gouvernement fait (à moitié) semblant de ne plus en vouloir, c’est l’Europe, sous l’influence des lobbies, qui décidera pour elle ! Idem pour les farines animales, le taux de déficit public, l’austérité économique et des milliers d’autres sujets !

 

De nombreux citoyens, souvent les plus modestes, se sentent impuissants face à tous ces débats de société qui se jouent très au-dessus de leur tête. À force d’être inaudibles, certains abandonnent les urnes, d’autres font le choix de la radicalisation politique. Face à ce pillage de la démocratie, se taire, c’est cautionner la noirceur du monde de demain.

 

Matthieu Stelvio, Le Bruit du Vent, 12 décembre 2017.

La démocratie brisée

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